Par Vic Clevenger
Les corbeaux font partie des seuls oiseaux à avoir l’audace de s’attaquer aux aigles. Ils ne se contentent pas de piquer sur eux pour les éloigner de leur nid ou de leur nourriture. Ils grimpent sur eux et les picorent.
Un aigle majestueux vole tranquillement, vaquant à ses occupations d’aigle, quand soudain arrive un corbeau qui tente de l’opprimer, de le décourager et, tout compte fait, de le ramener à son niveau. Ce que le corbeau espère accomplir reste un mystère, si ce n’est empêcher l’aigle de faire ce que l’aigle est censé faire.
Alors qu’ils poursuivent leur vol, l’aigle s’élève de plus en plus haut, atteignant des altitudes bien au-delà des capacités du corbeau. Plus l’aigle plane haut, plus l’air se raréfie, et plus le corbeau a du mal à respirer. Luttant pour obtenir de l’oxygène, le corbeau relâche son emprise et chute pour redescendre à une altitude où il se sent plus à l’aise. L’aigle ne laisse pas le corbeau compromettre son objectif. Cet oiseau impressionnant fait simplement ce qu’il doit faire, continuant à accomplir la tâche pour laquelle il a été créé : PLANER.
J’ai rencontré beaucoup de corbeaux dans ma vie alors que je tentais de m’élever vers de plus hauts sommets, mais je me suis souvent retrouvé à voler à l’instinct. Ces corbeaux sont de toutes formes et de toutes tailles : des personnes qui nous disent pourquoi on ne peut pas ou on ne devrait pas faire telle chose aux voix dans notre propre tête qui nous disent pourquoi on ne peut pas ou on ne devrait pas faire telle chose. Je pense à cette réplique dans Pretty Woman, où le personnage incarné par Julia Roberts dit : « à force de se faire rabaisser, on finit par y croire », et d’ajouter « c’est toujours le mauvais côté de la médaille qu’on voit en premier, vous n’avez jamais remarqué? ». Ce sont là de très gros corbeaux à affronter.
L’un des plus grands corbeaux auxquels j’ai dû faire face a été d’apprendre, en janvier 2023, que j’étais atteint d’un cancer du sein. Quand d’autres personnes apprennent qu’ils ont un cancer, on éprouve de la compassion et on se dit que c’est terrible. Mais quand cette personne c’est nous, c’est assez dévastateur. À vrai dire, j’étais stupéfait! N’est-ce pas une maladie qui touche uniquement les femmes? Les hommes ne peuvent pas avoir de cancer du sein, n’est-ce pas?! Eh bien — attention, révélation — puisque nous avons du tissu mammaire, les hommes aussi peuvent avoir un cancer du sein.
Mon histoire commence à l’automne 1998, lorsque ma mère a reçu son premier diagnostic de cancer du sein. Les sœurs de mon père avaient déjà eu un cancer du sein, mais là, il s’agissait de ma mère; comment était-ce possible? À notre connaissance, il n’y avait aucun antécédent de cancer du sein dans sa famille, mais nous en étions néanmoins là. Après avoir discuté de ce qui l’attendait en matière de traitement, elle s’est mise à pleurer. Pas pour elle-même, mais elle craignait que le nouveau bébé, ma fille, fasse sa connaissance alors qu’elle serait sans cheveux à cause de la chimiothérapie.
Avance rapide jusqu’en 2010 : ces deux-là sont inséparables, unis par leur amour de la cuisine, en particulier de la pâtisserie. Alors qu’elles sont en train de mettre ma cuisine sens dessus dessous, je prends une photo d’elles en train de rire au milieu d’un nuage de farine. Ma mère passera l’année suivante à chercher le tablier idéal pour y apposer cette photo afin de l’offrir à sa petite-fille. Le soir de Noël 2011, je ne sais pas qui de ma mère ou ma fille était la plus heureuse lorsque celle-ci a ouvert son cadeau. Nous étions loin de nous douter que, trois semaines plus tard, cette petite fille ferait ses adieux à sa grand-mère.
Avance rapide, encore une fois, jusqu’à la semaine de l’Action de grâce, en 2022 : ma copine me fait remarquer que j’ai renversé du café sur ma chemise blanche. Je regarde et je trouve étrange d’avoir renversé du café sur le côté droit de ma poitrine. Mais je suis un homme, me dis-je, et je pourrais facilement salir le dos de ma chemise! Je me rends à la salle de bain dans l’intention de changer de chemise, car nous avions des invités pour le souper, et là, je sens que mon téton est humide. M’étais-je éclaboussé en me lavant les mains?
Je me mets à essuyer, mais « l’eau » ne disparaît pas, alors je commence à palper autour et davantage de liquide sort. Je fais donc ce que la plupart des hommes auraient fait, je suppose : je me mets devant le miroir et je presse ma poitrine. Du liquide mélangé à du sang en sort. J’appelle ma copine — devenue mon épouse — pour qu’elle regarde ce « kyste » ou bouton bizarre qui se trouvait sur mon sein. Elle a tout de suite su que ce n’était ni l’un ni l’autre et, quelques jours plus tard, nous étions à l’urgence.
C’est là que le mot « cancer » a été prononcé pour la première fois, par le radiologue qui m’a fait passer un scanner. Ses paroles étaient surprenantes, mais son ton était réconfortant : « Vous savez, les hommes aussi peuvent avoir un cancer du sein. Peter Criss, du groupe KISS, en a eu un. Je ne dis pas que c’est votre cas, mais je voulais juste que vous le sachiez. » Le scanner ayant révélé quelque chose, on m’a recommandé de consulter mon médecin.
Étant basé aux États-Unis, je n’avais pas d’assurance à l’époque, et j’ai été renvoyé d’un médecin à l’autre, chacun me disant : « Euh, ce n’est probablement pas un cancer. Ce serait rare. » Mais ma copine ne se contentait pas d’un « probablement », elle voulait savoir et, pour être honnête, moi aussi, car je commençais à m’inquiéter.
Sa persévérance à appeler personne après personne m’a finalement permis de contacter une agence locale basée aux États-Unis, Libby’s Legacy, qui aide les personnes dans ma situation. Grâce à elle, j’ai été mis en relation avec le Women’s Center for Radiology, un centre de radiologie pour femmes, où j’ai passé une mammographie et où on m’a fait une biopsie. Moins d’une semaine plus tard, la nouvelle tombait : j’avais bien un cancer du sein. En quelques jours, Libby’s Legacy m’a aidé à entrer en contact avec un médecin, puis je me suis lancé dans la course, comme on dit.
Le médecin a confirmé que j’avais effectivement un cancer du sein, m’a expliqué comment il était apparu et m’a suggéré de me faire faire une double mastectomie. L’une permettrait d’éliminer le cancer de mon sein droit, tandis que l’autre empêcherait sa réapparition dans mon autre sein. J’étais d’accord et on a commencé à me préparer. Je n’avais jamais subi d’opération chirurgicale. J’avais déjà du mal à prendre des médicaments pour un mal à la tête… C’était un domaine inconnu pour moi, et pour être tout à fait honnête, j’avais un peu peur.
Le matin du 14 février 2023, jour de la Saint-Valentin, je me suis aventuré en terrain inconnu, main dans la main avec ma copine. En ce jour où j’aurais dû préparer un dîner romantique, acheter des fleurs et des chocolats, nous étions à l’hôpital pour que je subisse une double mastectomie en raison d’un cancer du sein. L’opération s’est bien passée, me diront-ils. En me réveillant, j’ai demandé à voir ma copine et à ce que l’on me donne de la tequila — mais seule l’une de ses requêtes aura été satisfaite. Ce soir-là, j’étais chez moi, allongé sur le canapé, avec deux drains sortant de ma poitrine et reliés à ce que j’appelais des grenades en plastique épinglées à ma chemise, et sans chocolat. Il va sans dire que, depuis, la Saint-Valentin a désormais une tout autre signification pour nous.
À la suite de cela, des rendez-vous de suivi et des séances de radiothérapie m’attendaient. C’est là que j’ai appris que chez l’homme, le cancer du sein est une question d’endurance. Je continue à voir mon oncologue tous les six mois et à prendre un comprimé tous les soirs. Avoir un cancer du sein, c’est comme courir un marathon à travers champs : il y a des médecins, des hauts et des bas, avec toute une gamme d’émotions à gérer, et un parcours unique qui dure des années. C’est comme un corbeau qui essaie de me maintenir au plus bas.
À travers tout cela, j’ai redécouvert ma raison d’être. Je suis conférencier, avec plus de 30 ans d’expérience, et écrivain, mais aussi un survivant du cancer du sein. Cette nouvelle inspiration m’a amené à écrire et à m’exprimer sur le cancer du sein chez l’homme et sur l’importance cruciale du dépistage précoce. Je ne sais pas combien d’hommes ont fait le test de dépistage génétique après avoir écouté mon histoire, mais mon frère l’a fait, et il s’est révélé positif à la mutation du gène BRCA2.
Le cancer du sein m’a appris la persévérance, l’endurance et la détermination à vivre ma vie pleinement. Ces trois enseignements m’accompagnent dans tous les aspects de ma vie; du moins, j’essaie. Il n’est pas question d’abandonner, car comme dans la vie, c’est un long parcours, que je mènerai à bien jusqu’au bout, car je suis un survivant. Il y a des endroits à visiter, des petits-enfants en Irlande avec lesquels aller pêcher et de la famille en Afrique du Sud avec laquelle faire un braai (barbecue). J’ai une vie à vivre et j’ai l’intention d’en profiter pleinement, en planant au-dessus des corbeaux.
De nombreuses ressources de soutien contre le cancer du sein sont destinées aux femmes, ce qui peut isoler les hommes après le diagnostic. Cependant, des organisations comme l'Alliance mondiale contre le cancer du sein masculin offrent des occasions de rencontrer d'autres hommes confrontés à des situations similaires. Vous pouvez également utiliser l'outil de localisation des services communautaires de la Société canadienne du cancer pour trouver des groupes de soutien près de chez vous.